«Poitou 1944 : «qu’un sang impur abreuve nos sillons…»

«Poitou 1944 : «qu’un sang impur abreuve nos sillons…» 

par Laurent Busseau-historien sans frontière-2015

Historiquement, si le «sang impur» de la Marseillaise représente celui du peuple libéré de mensonge despotique de la noblesse, ici il symbolise celui des oubliés dans les sillons de l’Histoire. Ainsi la vraie Résistance commence par dire non au mensonge du despotisme intellectuel, sous toute ses formes et de toute nation.

Le département de la Vienne n’échappe pas à la règle des exécutions sommaires et excès patriotique en tout genre en France. Voici le témoignage du pasteur protestant Perret dans le journal patriotique «La Terre Vivaroise» du 29 octobre 1944, dénonçant les abus de certains groupes résistants en Ardèche.

«Ce qui est plus grave, c’est qu’on réédite quelques uns des plu odieux procédés de la Gestapo; c’est qu’il semble que le nazisme ait intoxiqué certaines âmes au point de leur persuader que la violence est toujours légitime, que tout est permis contre ceux que l’on considère comme des adversaires, que chacun peut disposer de la vie d’autrui. À quoi servirait alors d’avoir triomphé des Barbares si c’est pour les imiter et se rendre semblables à eux?»

Source citation : Philippe Bourdrel, L’épuration sauvage, coll. Tempo, éditions Perrin, 2008, Paris-pages 316-317

Remettre les pendules du passé à l’heure du présent

Le but ultime de mon travail n’est pas de dénoncer la «mémoire Résistante» toujours présent au XXIe siècle, mais de nous questionner, à l’heure de conflits comme l’Ukraine, sur ce que nous n’avons pas appris de toutes les horreurs passées. Encore aujourd’hui, certains politiciens et historiens nous racontent des histoires, quand ils oublient un pan malpropre du souvenir. C’est pourtant une question très sérieuse, quand le devoir de mémoire est d’éduquer les générations futures sur les erreurs et non les souvenirs manipulées du passé.

L’exemple du village poitevin de Saint-Cyr démontre le nécessaire contre poids de lutter contre toute vision édulcorée d’une histoire nationale rassembleuse, qui  s’appuie toujours sur quelques mensonges. Dès 1976, les historiens Roger Picard et Gaston Racault avaient publiés un ouvrage sur la Seconde Guerre Mondiale dans la Vienne, pour le CRDP (centre régional de documentation pédagogique) de Poitiers. Ils avaient repris quelques extraits d’une lettre écrite par Lydia Lainé, une institutrice de Dissay en 1947, pour expliquer la nuit de cauchemar du 29 août 1944, quand six habitants du village furent fusillés par des soldats allemands.«Le lendemain au petit jour, (…) la colonne avait laissée derrière elle six victimes». La question des arbres abattus fut ignoré en raison de la présence du Lieutenant SAS Vallières, devenu Benno Claude Vallières, le bras droit de Marcel Dassault.

Suite à cette première exécution allemande, une seconde est produite en représaille par un maquis «non identifié» par les historiens. Reprenant la lettre de 1947, ils indiquaient cependant que «Ce massacre (du 29 aout) avait exaspéré les haines. Trois jours après, trois femmes des services auxiliaires, appelées les souris grises, tombaient sous des balles vengeresses, exécutées à leur tour  dans le cimetière de Saint Cyr».

Officiellement  déclarée «disparue»,  je retrouve finalement  la lettre originale aux archives départementales en 2013. Le témoignage de l’institutrice donne une autre version sur la seconde exécution.«Trois jours plus tard, un claquement sec dans le vieux cimetière de Saint-Cyr! Trois femmes allemandes, trois  »souris grises  » que des maquisards ont capturées se sont effondrées par terre devant les six tombes encore fraîches. L’une d’elle pleurait et ne voulait pas mourir. Une autre jurait que les allemands reviendraient les venger. Elles sont tombées là, toutes les trois sous les balles des patriotes dont l’intention première était de les fusiller à St Pierre de Maillé autre lieu de crimes allemands ». Des archives militaires confirment la proximité du maquis FFI «JACKY» très actif contre les allemands entre Bonneuil-Matours et St-Pierre-de-Maillé, où des maquis furent fusillés.

cérémonie au cimetière de Saint-Cyr 1946

cérémonie au cimetière de Saint-Cyr 1946

Le post-traumatisme d’un village français pour «quelques balles bien ajustées» 

Pour le village de Saint-Cyr, seulement cinq jours après l’exécution du 29 août 1944, le traumatisme prend une nouvelle ampleur avec cette seconde exécution du 2 septembre. Plusieurs citoyens avaient été réquisitionnés par les FFI pour être témoin de la vengeance patriotique. «Longtemps, mon père  avait gardé cela pour lui. Avant sa mort, il a commencé à raconter ses souvenirs qui les hantaient. Il  se souvenaient que les femmes parlaient peu ou pas français, qu’elles pleuraient et suppliaient qu’on  les épargnent ». se souvient une habitante du village.

Contacter sur le sujet en 2013, un ancien échevin du village m’informe que durant des travaux «un  seul ossement a été trouvé lors du creusement du caveau d’attente début des années 80 par le  cantonnier de la commune. Il s’agissait d’une mâchoire qui fut laissée sur place,…, le mur du vieux  cimetière fut démoli sans toucher aux fondations. En conséquence, malgré les fouilles effectuées en 2006 par un responsable allemand avec l’aide de la commune, les ossements des 3 malheureuses sont toujours là où elles furent enterrées».

La troisième exécution a été produite en octobre 1944 à Saint-Cyr. Un rapport de la Gendarmerie nationale de Poitiers indique que certains groupes FFI locaux ont échappé au contrôle des autorités militaires françaises « le 16 courant(octobre 1944), le groupe FFI Scipion cantonné à Traversay près de la Tricherie, a organisé à Beaumont un bal à l’occasion du départ de ce groupe. Or, un ou plusieurs prisonniers allemands gardés par les FFI y ont été amenés. Les FFI leur auraient donner à boire et les prisonniers auraient même dansé. Une enquête est en cours sur ces faits colportés par la rumeur publique qui marque une nette désapprobation».

photo discours maire sarrazin

Élus du village de Saint-Cyr inaugurant la stèle des six civils français fusillés par les allemands en 1946

En réalité, plusieurs plaintes ont été déposées sur le comportement du Maquis Scipion à Traversay (Saint-Cyr). Étrange découverte dans les registres d’État-civil « Le sept octobre 1944, au lieu-dit La Tour est décédé Pierre René Stocker. Sergent du groupe Scipion des Forces Françaises Intérieures(…)sur la déclaration de André Harnist sous-lieutenant du groupe».  Si des villageois parlaient d’un «suicide» après rapines, une autre source mieux informée conclue «En ce qui  concerne, le soi-disant suicidé, il fut tué par ses compères car ils avaient peur qu’il dise n’importe quoi étant ivre du matin au soir. Ils ont fait passer cet assassinat pour un suicide». 

Parallèlement aux recherches pour retrouver des informations sur les auxiliaires féminines allemandes disparues dans la Vienne, la découverte de plusieurs archives départementales d’origines judiciaires mettent en lumières d’autres exécutions sommaires, cette fois sur de poitevines accusées d’être des«collaboratrices».

Ces découvertes fortuites à travers des rapports de police, procès verbaux de gendarmerie et des enquêtes judiciaires entre 1958 et 1962 ouvrent un nouveau regard sur la Libération de la Vienne. L’exemple de deux femmes de Bonneuil-Matours exécutées par des membres du maquis Jacky et retrouvées et exhumées par la justice en 1958, dont l’une d’elles a été «retrouvées à demi-nue simplement vêtue par le haut du corps» selon le rapport judiciaire.

 

Ressources documentaires

Archives de la gendarmerie Nationale Série E86-Vienne

Archives départementales de la Vienne-série 12 J et 1 W

British National Record (Kew-London) Série

Max Survylle, Avec ceux du maquis, auteur-édtieur, Poitiers, 1944.

Bibliographie

Christian Richard, «Raymond Ditchen malgré-nous, évadé, maquisard» ,Geste Edition, Niort, 2013

Fabrice Grenard, Maquis noirs et faux maquis, edition Vendémiaire, Paris, 2013

Paul Mc Cue, «SAS opération Bullbasket 1944», Pen & Sword, Barnsley- UK, 2009

Frabrice Virgili, «La France virile : des femmes tondues à la Libération», Payot, Paris, 2004

 

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