RUE89 «Mon enquête à surprises..» publication en octobre 2012

RUE89- HISTOIRE 
13/10/2012 à 13h28
source web :
http://www.rue89.com/2012/10/13/mon-enquete-surprises-sur-les-jeunes-boches-fusillees-du-poitou-236051

Mon enquête à surprises sur les jeunes « Boches » fusillées du Poitou

Laurent Busseau | Historien

L’historien Laurent Busseau enquête depuis plusieurs années sur la mort de trois Allemandes à la Libération. Des représailles qui font l’objet d’une omerta en France.

Aujourd’hui encore existe un angle mort dans l’histoire de la Seconde Guerre mondiale en France : l’exécution de prisonniers de guerre allemands, portés disparus en Allemagne depuis 1944, et qui font l’objet d’un silence français.

Comment réhabiliter cette mémoire allemande sans justifier l’horreur de l’occupation nazie en France ? Cette problématique des « Boches qui dorment encore là », après une exécution sommaire lors de la Libération, peine à exister face à une omerta entretenue par une histoire hagiographique de la résistance locale.

Il y a deux ans, j’avais publié sur Rue89 le récit de ma longue enquête – neuf ans ! – pour faire la lumière sur l’exécution de trois jeunes femmes allemandes, en 1944, dans un village de la Vienne. Cet article a ouvert d’autres pistes, et m’a permis de retrouver une survivante allemande de 90 ans. Elle m’a ouvert ses souvenirs, lettres et photos concernant les portées disparues.

Le début de l’enquête

J’ai raconté comment, en 2003, Michel Dubois m’a demandé de l’aider à enquêter sur son père fusillé avec cinq habitants civils à Bondilly, un hameau du village de Saint-Cyr, entre Poitiers et Châtellerault, le 29 août 1944.


Cinq des six fusillés de Bondilly

Comment, par un hasard incroyable, je suis tombé sur un document, diffusé dans un documentaire allemand sur Arte, mentionnant l’épisode des six fusillés de Bondilly, tués en représailles à une action de la Résistance.


Saint-Cyr et Bondilly (Google Maps)

Comment un ancien habitant de Saint-Cyr m’a conseillé de « laisser tomber cette vieille histoire, comme celle des bonnes femmes enterrées dans le cimetière », me mettant ainsi sur la piste d’une autre découverte macabre, celle de trois femmes inconnues fusillées dans le cimetière de Saint-Cyr en septembre 1944…

Ces trois Allemandes ont très vraisemblablement été abattues en représailles au massacre des six de Bondilly : une « vengeance patriotique ».

C’est cette histoire que je poursuis ici.

  1. Les preuves de la fusillade
  2. Les retombées de l’article sur Rue89

Difficile aujourd’hui de nier l’existence de cette exécution, qu’attestent un document et plusieurs témoignages.

Un document de 1947

Malgré un silence des historiens locaux sur le sujet, j’ai découvert qu’en 1982, le Centre régional de documentation pédagogique de Poitiers (CRDP) a publié une archive écrite par une institutrice locale en 1947, Lydia Lainé :

« Ce massacre [celui des six civils, ndlr] avait exaspéré les haines. Trois jours après, trois femmes des services auxiliaires, appelées les “souris grises”, tombaient sous des balles vengeresses, exécutées à leur tour dans le cimetière de Saint-Cyr. »

Les traces de balles sur le mur du cimetière

Suite à mes démarches en 2006, Julien Hauser, conservateur français du cimetière militaire allemand de Berneuil, en Charente, est venu à Saint-Cyr exhumer ces femmes pour l’association allemande Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge (VDK). Il n’y avait plus rien : la fouille a confirmé un « déménagement » des dépouilles. « Pas de cadavre, pas d’histoire », en a conclu le maire de Saint-Cyr.

Le mur du cimetière portait pourtant toujours les marques de la fusillade. Ce mur a été démoli lors de travaux municipaux, qui ont également emporté toute trace des corps.

Des témoignages

Malheureusement pour le maire de Saint-Cyr, des témoignages recueillis entre 2004 et 2006 confirment bien la présence des femmes dans le cimetière.

  • Une habitante, Gisèle Chevalier, se souvient ainsi de son père traumatisé par l’exécution de jeunes femmes dans le cimetière. Ce jour-là, il avait été réquisitionné, avec les membres du conseil municipal et le maire Auguste Sarrazin, pour être le témoin de la vengeance patriotique sur les ennemies.

Tous montés à l’arrière d’un grand camion, les villageois s’étaient retrouvés face à des jeunes femmes allemandes complètement terrifiées, qui avaient visiblement compris quel sort funeste les attendait :

« Longtemps, mon père avait gardé cela pour lui. Avant sa mort, il a commencé à raconter ses souvenirs qui le hantaient. Il se souvenait que les femmes parlaient peu ou pas français, qu’elles pleuraient et suppliaient qu’on les épargne, en vain. »

Descendues du camion au cimetière, les femmes avaient été dirigées vers le lieu d’exécution. C’est face au mur nord-est du cimetière qu’elles avaient été placées, devant une tranchée creusée. La fusillade fut tirée des jambes vers le ventre, puis chacune reçut un coup de grâce, dans la nuque, avant de basculer dans la fosse.

  • Un ancien gendarme de Jaunay-Clan, Eugène P., a laissé un témoignage oral en 2004 :

« Deux groupes de résistants et militaires ont traversé la commune et se sont arrêtés pour exécuter des femmes dans le cimetière de Saint-Cyr. Le lendemain matin, j’ai parlé avec un témoin qui habitait proche du cimetière. J’ai aussi rencontré le maire de Saint-Cyr qui habitait Bondilly. Un rapport a été fait mais je ne sais pas ce qu’il est devenu. »

Selon ce souvenir, tout se déroule dans les premiers jours de septembre, sans date précise.

  • A Châtellerault, la sœur d’un ancien résistant me donne une information capitale sur l’exécution de ces femmes, sous anonymat. Son frère faisait partie d’un maquis poitevin et avait raconté les faits à sa famille longtemps après son départ au Québec en 1950.

Résistant à 19 ans, Jean-Paul a participé à la surveillance de femmes tondues, amenées en camion par d’autres résistants inconnus. Ces Forces françaises de l’intérieur (FFI) interpellaient les filles comme « putains boches ». Sur ordre, il a pris part au peloton désigné pour escorter ces femmes vers un lieu inconnu.

Selon son témoignage, plusieurs femmes étaient parties dans deux camions, accompagnées d’une traction avant noire occupée par des officiers résistants, en uniforme militaire. Le convoi s’est arrêté à Saint-Cyr, puis l’ordre d’exécution a été donné au peloton. Avant son décès en 2006 au Québec, Jean-Paul retournera une fois au cimetière, avec regret, selon sa famille poitevine.

La violente libération de la Vienne

A l’été 1944, la guerre de Libération entre Allemands et résistants est totale. Dans cette guérilla, on note surtout la présence d’unités paras alliées en Poitou, dont le troisième bataillon SAS (Special Air Service), dirigé par le capitaine Simon pour l’opération Moses.

Ces parachutistes d’élite sont envoyés par Londres pour désorienter, déstabiliser et surtout traquer les troupes allemandes. Œil pour œil, dent pour dent : les SAS français ne font pas beaucoup de prisonniers allemands, surtout après le massacre d’Oradour-sur-Glane, la disparition de 32 paras SAS britanniques et le massacre de Maillé du 25 août 1944.

Dans ce contexte, la périlleuse mission est de rediriger le maximum de troupes allemandes vers un point de bombardement pour la Royal Air Force. Les hommes du capitaine Simon vont combattre de nombreuses unités allemandes perdues dans la campagne poitevine, en commettant des exactions.

En 2005, un compte-rendu historique sur la Libération poitevine attire mon attention. Il évoque en effet « cinq auxiliaires féminines » :

« Le 13 août, le groupe Vallières attaque un camion près de Chauvigny, tuant trois Allemands et capturant cinq auxiliaires féminines. Le 15, le commando se dirige à Beauvais, à 3 km au nord-est de Chauvigny dans la forêt de Mareuil. »

Selon les archives, le groupe Vallières est SAS (en uniforme anglais de parachutiste, donc). Il se trouve avec le maquis Baptiste, un groupe de résistance proche de Chauvigny.

« Pas de quartier pour les Boches »

En 2010, je contacte Geneviève Breuil, la fille d’un ancien SAS, Moïse Obadia, (décédé en septembre de cette année-là). Elle me rapporte quelques souvenirs de son père, mais surtout un article publié dans le journal poitevin Centre Presse en 1990, confirmant la dureté des combats et le sens de la mission des SAS du capitaine Simon.

Après le massacre de Maillé, le capitaine Simon se rend sur place et suit la consigne « Pas de quartier pour les Boches ». Plusieurs prisonniers allemands seront exécutés en représailles, « huit par huit », au Marchais-Rond, forêt de La Guerche.

Le témoignage précieux de son père, recueilli par le journal, rapportait l’attaque contre un convoi allemand, le 13 août 1944, au cours duquel, selon l’ancien SAS, des auxiliaires féminines allemandes avaient été faites prisonnières par les paras.

Malgré un témoignage d’un ancien résistant évoquant le fait « qu’elles auraient été exécutées tout de suite et enterrées au Marchais-Rond », le journaliste expose une autre version :

« Au lieu de les abattre, on les captura et on les ramena au camp. […] Elles ont passé au moins une nuit dans les bois ».

Historien des SAS français, David Portier m’a confirmé que, selon ses recherches, cette « garde à vue » avait été assortie de l’ordre de ne pas toucher aux prisonnières sous peine de sanction.

Des Allemandes de 22 à 31 ans

Récapitulons ;

  • quatre gros chênes sont couchés en travers de la route à l’aide d’explosifs. Un travail de militaire, selon les historiens poitevins Gaston Racault et Roger Picard. Ce sabotage de Bondilly est lié à l’opération parachutiste Moses. C’est la section renseignement et sabotage, sous les ordres de Vallières, qui avait une expertise technique pour le maniement d’explosifs spéciaux ;
  • six civils français sont réquisitionnés par les Allemands pour dégager les arbres et sont fusillés en représailles ;
  • cinq jeunes Allemandes sont capturées par le groupe SAS Vallières, également en représailles ;
  • trois jeunes Allemandes sont fusillées dans la même localité de Saint-Cyr.

Lors de leurs travaux de recherche, entre 1970 et 1982, Racault et Picard ont été confrontés au « secret défense » sur les opérations militaires de Vallières.

Comme je l’ai découvert en 2009, le lieutenant SAS Benno Grebelski, alias Vallières, n’était autre que Benno-Claude Vallières, PDG du groupe aéronautique Dassault, un très proche de Marcel Dassault. En suivant cette piste depuis Montréal avec l’aide d’un étudiant en journalisme, Yann Sernin, nous avons retrouvé la trace d’archives britanniques à Londres, sur le sort des cinq Allemandes capturées par Vallières : il avait rédigé un rapport confidentiel sur ses activités de sabotage et de renseignement au H.Q.G des SAS à Londres.

Ce rapport, « Secret Intelligence-Moses operation », a été envoyé en date du 21 août 1944. Il indique en détails les noms et l’âge des captives allemandes :

  • Gertrud Hegerle (23 ans) ;
  • Anneliese Krauss (22 ans) ;
  • Marthe Garbade (25 ans) ;
  • Katin Bernd (31 ans) ;
  • Irene Herwig (22 ans).

Vallières précise dans son rapport :

« Ces prisonnières, une fois interrogées, furent remises dans un camp du maquis comme otages. J’ai exposé à ces demoiselles, qui sont des Waaf[Women’s Auxiliary Air Force, ndlr] allemandes, les atrocités auxquelles leurs compatriotes se sont livrés dans les villages français (en citant l’exemple d’Oradour sur les femmes et les enfants).

Je leur ai expliqué que les alliés ne feraient pas la guerre aux femmes mais que si les Allemands se livraient à de nombreux massacres, elles seraient passées par les armes. Les Waaf (Helferin’s) travaillaient à Bordeaux-Mérignac, soit au téléphone, soit au poste météo. ».

L’historien David Portier me transmettra des photos avec le lieutenant Claude Vallières posant devant un camion allemand capturé qui, à ma surprise, est l’Opel Kfz 68 de transmission des auxiliaires de la Luftwaffe (armée de l’air allemande).


Vallières devant l’Opel Kfz 68 de la Luftwaffe (David Portier/FFL/SAS)

  1. Les preuves de la fusillade
  2. Les retombées de l’article sur Rue89

L’article que j’ai publié en septembre 2010 sur Rue89 aura d’autres retombées. Philippe Coignot, un passionné d’histoire de Mulhouse, s’est passionné pour l’affaire. Son enquête l’a conduit vers une archiviste allemande, qui a retrouvé les coordonnées de la sœur d’une des femmes allemandes, Anneliese Krauss, et celle de la famille Jahn, liée à Gertrud Hegerle. Philippe a pris rendez-vous avec eux.


Gertrud Hegerle, 23 ans, auxiliaire fusillée en septembre 1944

En septembre 2012, accompagné de Philippe, j’ai rencontré en Allemagne Suzanne Jahn, née Hegerle, dont l’arrière-grande-tante, Gertrud, est toujours portée disparue en France depuis 1944.

Elle se souvient d’une vieille lettre reçue de France, d’un prêtre inconnu qui écrivait avec regret que « mademoiselle Gertrud Hegerle avait été tondue, violée et fusillée dans un village français ».

Elle raconte comment sa mère et sa grand-mère « parlaient peu de cette lettre, mais toujours avec des larmes et beaucoup de tristesse ».

Elle veut savoir comment s’est passée l’exécution du cimetière de Saint-Cyr. Nous l’informons, en soulignant la cruauté en temps de guerre, citant le massacre d’Oradour-sur-Glane et la tragédie de Maillé pour expliquer le contexte de l’occupation allemande en France.


Anneliese Krauss, 22 ans, auxiliaire fusillée en septembre 1944

Peu à peu, la mémoire s’ouvre. Des recherches effectuées entre 1947 et 1959, par la VDK et la Croix-Rouge auprès de la ville de Poitiers, à la demande des mères, refont surface.

On retrouve la piste de ces documents aux archives municipales de Poitiers, ne laissant aucun doute sur le sort des « employées militaires » qui, indiquent les documents de la VDK, « auraient été fusillées avec trois autres employées dans un champ de Poitiers ».

Un document de la Croix-Rouge confirme la mort d’Anneliese Krause et de Gertrud Hegerle, « née le 15/05/21, qui paraît avoir subi le même sort ». La ville de Poitiers avait répondu négativement à la demande de recherches, sans trace de corps inhumés localement. Dossier clos en 1959…

Une « portée disparue » témoigne

Ultime surprise de notre enquête : nous apprenons qu’Irene Herwig, l’une des auxiliaires, est toujours vivante. Elle a 90 ans et sa fille nous informe qu’elle accepte de nous recevoir. Elle veut savoir ce qui est arrivé à ses amies disparues à Poitiers.


Laurent Busseau et Irene Herwig lors de leur rencontre en septembre 2012 (Busseau laurent/Historien sans frontiere)

Nous rencontrons donc cette jeune fille de 90 ans. Réservée, elle écoute l’histoire des fusillé(e)s de Saint-Cyr, avec un soulagement dans le regard. Elle raconte :

« Depuis la guerre, j’ai toujours peur d’être fusillée. Les partisans nous disaient de ne pas fraterniser avec eux sinon ils nous fusilleraient sur place… Depuis, j’ai toujours peur des feux d’artifice, je n’aime pas ce bruit de pétards… »

Présentant des photos de Gertrud, d’Anneliese et celle montrant Vallières posant devant le camion radio Opel, nous lui demandons si elle reconnaît quelqu’un :

« Pas vraiment, mais le camion me rappelle quelque chose… »

« Des hommes venaient souvent, nous menaçant »

La mémoire est confuse :

« Je me souviens d’une église proche de notre lieu de détention. J’ai travaillé dans une cuisine comme prisonnière. J’avais peur… Des hommes venaient souvent, nous menaçant, je ne sais plus. Les autres filles ont été emmenées pour une histoire de boulangerie ou de pains. Puis plus de nouvelle des autres, alors nous comprenions que… »

Je n’insiste pas.

Lors de cette rencontre, la fille de madame Herwig confirme la présence d’un stress permanent à toute chose imprévue. « Elle a toujours peur », nous confie-t-elle avec quelques photos. Elle-même ne connaissait pas cette histoire.

Sa mère avait été portée disparue en France en 1945. Finalement, elle est revenue, un an après ses valises. Après son retour, Irène a gardé le silence sur les événements qu’elle avait traversés. Elle s’est remariée en novembre 1946, pour que la vie continue encore tranquillement, à D., en Allemagne.

« Le pardon est moins lourd à supporter que le silence ou l’oubli », me dira Suzanne Jahn avant mon départ d’Allemagne pour le Québec. Qui peut juger après tant de temps ?