«Quelques balles bien ajustées» dans la Vienne en 1944

«quelques balles bien ajustés»

Suite à un article paru dimanche 10 août 2014 dans le journal Sud-Ouest, sur «le secret des arbres coupés de saint-Cyr en 1944», je vais compléter ici le travail du journaliste Yann Saint-Sernin. Rarement mentionnés dans les livres d’histoire poitevins, et ce malgré de nombreux témoignages recueillis par le CHOLF dès 1947, le village de saint-Cyr a connu un véritable traumatisme, avec trois exécutions sommaires, dont deux ont été produite par des maquisards locaux et qui pendant longtemps a été gardées par une «omerta». Il aura fallu attendre janvier 2004, avec la diffusion d’un documentaire allemand sur ARTE «La reddition de la colonne Elster en 1944»pour que commence une véritable saga de dix années, afin de connaître la vérité autour de ce village.

Dès 1976, les historiens Roger Picard et Gaston Racault avaient publiés un ouvrage historique sur la seconde guerre mondiale dans la Vienne, pour le Centre régional de documentation pédagogique de Poitiers. Ils avaient repris quelques extraits d’une lettre écrite par Lydia Lainé, une institutrice de Dissay en 1947, pour expliquer la nuit de cauchemar du 29 août 1944, quand six habitants du village furent fusillés par des soldats allemands.

Suite à cette première exécution allemande, une seconde s’est produite en représaille par un maquis «non identifié» par les historiens Racault et Picard. Reprenant la lettre de 1947, ils indiquaient cependant que «Ce massacre (du 29 aout) avait exaspéré les haines. Trois jours après, trois femmes des services auxiliaires, appelées les souris grises, tombaient sous des balles vengeresses, exécutées à leur tour dans le cimetière de Saint Cyr».

Officiellement déclarée disparue selon Picard, je retrouve finalement la lettre originale aux archives départementales en 2013. Le témoignage de l’institutrice st un résumé de ceux du curé de Dissay Achard et du maire de Saint-Cyr Sarrazin de 1946. Il nous donne une autre version sur la réalité de la seconde exécution vengeresse.«Trois jours plus tard, un claquement sec dans le vieux cimetière de Saint-Cyr ! Trois femmes allemandes, trois  »souris grises  » que des maquisards ont capturées se sont effondrées par terre devant les six tombes encore fraîches. L’une d’elle pleurait et ne voulait pas mourir. Une autre jurait que les allemands reviendraient les venger. Elles sont tombées là, toutes les trois sous les balles des patriotes dont l’intention première était de les fusiller à St Pierre de Maillé autre lieu de crimes allemands ».

Indiquant la première destination d’exécution à St-Pierre-de-Maillé, et non Maillé dans l’Indre, ce témoignage permet d’identifier des maquisards venant de Bonneuil-Matours. Une enquête judiciaire de 1958 sur les exécutions discrètes de deux poitevines de Bonneuil-Matours, une pour collaboration horizontale avec l’Allemand, l’autre pour service possible avec la Gestapo de Poitiers. Mlle B. et Mme G. ont été fusillées par des hommes du maquis «Jacky» basés à l’ancienne abbaye de l’Étoile, sur le territoire de la municipalité d’Archigny dans la Vienne.

Il est important de constater dans les archives judiciaires que le groupe du Lieutenant «Paul» a exécuté plusieurs femmes entre Angle-sur Anglin et Bonneuil-Matours. Enfin, les archives militaires mentionnent la proximité de ce maquis FFI très actif dans la région, ayant subi la perte de plusieurs camarades fusillés par les allemands autour de St-Pierre-de-Maillé.

Pour le village de Saint-Cyr, seulement cinq jours après l’exécution de six civils français du 29 août 1944, le traumatisme prend une nouvelle ampleur suite à cette autre exécution. Plusieurs citoyens avaient été réquisitionnés par les FFI pour être témoin de la vengeance patriotique ce 2 septembre 1944. «Longtemps, mon père avait gardé cela pour lui. Avant sa mort, il a commencé à raconter ses souvenirs qui les hantaient. Il se souvenaient que les femmes parlaient peu ou pas français, qu’elles pleuraient et suppliaient qu’on les épargnent ». se souvient une habitante du village.

Une ancienne habitante de Saint-Cyr exprimait ce traumatisme encore présent plusieurs années après. «Ce qui m’avait le plus choquée dans cette affaire, c’est lorsque mon oncle à table un jour avait dit que l’on avait retrouvé des squelettes de femmes allemandes au cimetière qui auraient été fusillées à la fin de la guerre, que l’on avait viré tout cela discrètement…».

Contacter sur le sujet en 2013, un ancien échevin du village m’informe que durant les fameux travaux d’agrandissement «un seul ossement a été trouvé lors du creusement du caveau d’attente début des années 80 par le cantonnier de la commune. Il s’agissait d’une mâchoire qui fut laissée sur place..». Cependant, il me confirme aussi dans sa lettre que «le mur du vieux cimetière fut démoli sans toucher aux fondations», ainsi, selon lui «En conséquence, malgré les fouilles effectuées en 2006 par un responsable allemand avec l’aide de la commune, les ossements des 3 malheureuses sont toujours là où elles furent enterrées».

En 2016, un habitant du village qui a bien connu la période des travaux dans le cimetière m’a personnellement confirmé, sous anonymat, que les dépouilles des trois jeunes femmes allemandes sont toujours dans le sous-sol du cimetière, mais dispersées dans le béton du caveau municipal depuis 1980.

En 2017, Gertrud, Anneliese, Katrin et Martha sont toujours manquantes à l’appel des disparues de guerre depuis septembre 1944.