RUE89-Affaire des fusillées allemandes de septembre 1944-publication 2010

ENQUÊTE SUR LES OUBLIÉES DE BONDILLY DE 1944.

Soixante-dix ans de silence demandait bien un effort de sept ans pour en venir à bout. Cette recherche demeure avant tout un travail de plusieurs personnes, qui chacune, selon son niveau d’intérêt et sa compétence, ont volontairement contribué à redonner vie à une mémoire enfouie dans la terre obscure du Poitou. Ce travail d’enquête n’est pas un jugement partial sur des faits ou des personnes du passé. L’affaire des oubliées de Bondilly est une volonté de mettre en lumière un angle mort de la mémoire de notre Humanité. Voici en préambule, l’article de presse publié dans le journal français RUE89, qui représente une petite lumière sur le vide historique de la curieuse histoire de Saint-Cyr en 1944. N’oublions pas le dur contexte de cette période historique, encore confuse et incomplète, qui mériterait une réétude historiographique au XXIe siècle.

HISTORIEN SANS FRONTIÈRE-LAURENT BUSSEAU-SEPTEMBRE 2010

Published on Rue89 (http://www.rue89.com)Ma douloureuse enquête sur les Allemandes fusillées à Saint-CyrBy Laurent BusseauCreated 09/05/2010 – 13:46

 

Les élus de la commune de Saint-Cyr lors de la première cérémonie de commémoration, en 1946

La mémoire de ce qui s’est passé à la fin de la Seconde Guerre mondiale, refoulée dans un silence collectif, est encore difficile à évoquer dans de nombreuses régions de France.

Nous vous avions raconté les difficultés qu’avait rencontrées le fils d’un simple soldat allemand fusillé [1] dans un village du Poitou pour obtenir une plaque commémorative de cet événement.

Un historien, résident du Québec, nous adresse ce texte qui a été refusé dans la presse poitevine, et qui rapporte un fait peu glorieux : l’exécution de cinq femmes allemandes. Les réponses qu’il apporte dans ce texte offrent un nouveau regard sur ces événements tragiques. Rue89

Historien diplômé au Québec, je suis originaire de Dissay, proche du petit village de Saint-Cyr [2], entre Poitiers et Châtellerault. Un de mes amis Michel Dubois, membre de l’association des fils de fusillés pour la France, m’a contacté pour me demander de l’aider dans une enquête qu’il menait depuis plusieurs années sur les circonstances de la mort de son père.

Ce dernier a été fusillé avec cinq autres hommes par des soldats allemands, le 29 août 1944. A cette époque, un autre massacre a eu lieu : cinq femmes allemandes, auxiliaires de l’armée allemande, exécutées sommairement en septembre dans le même village de Saint-Cyr dans la Vienne…

Michel a peu connu son père, qui est une des six victimes françaises. En 1985, il commence à enquêter.

« J’avais presque 7 ans quand mon père, qui s’appelait Michel comme moi, a été tué, mais j’ai attendu ma retraite à 55 ans pour mieux connaître cette histoire. Ça faisait dix ans que je tournais en rond, car je n’avais aucune réponse de personne. A force, la colère devenait trop forte. »

Point de départ de l’enquête : des arbres abattus par des résistants

Son père a été abattu par les troupes allemandes, en représailles après une action sabotage de la Résistance, qui avait fait tomber de gros chênes en travers de la route. Michel cherche à savoir qui a décidé d’abattre les arbres… Mais il bute sur un silence général. Avec d’autres, il fonde le « comité des oubliés de Bondilly », un hameau de Saint-Cyr, en 2003.

Quelques mois plus tard, j’ai un premier déclic. Le 21 janvier 2004, Arte diffuse dans l’émission Les mercredis de l’Histoire un documentaire allemand, « La Reddition de la colonne Elster en 1944 ». Ce reportage raconte l’histoire du général allemand Botho Elster, qui décida de se rendre, avec ses dix-huit hommes en armes, aux unités américaines proche d’Orléans en septembre 1944.

Surprise : une archive allemande apparaît avec la liste des six fusillés français de Bondilly, alors que les archives départementales de la Vienne n’en possède aucune connue. Le document original indique :

« La colonne (allemande) prit la direction de Bonneuil Matours et le 29/8/44 à 1 heure, ils (les soldats) traversèrent Bondilly.

Les soldats qui se rendaient aperçurent des troncs d’arbres couchés sur la route. Ils réquisitionnèrent les hommes du village pour dégager la route et les fusillèrent sur place. (…)

Les identités des sacrifiés sont les suivantes : Berger Alexis (53 ans), Moine Roger (47 ans), Moine Jean (32 ans), Moine Roger (21 ans), Moine Claude (17 ans) et Dubois Michel (46 ans) ».

En fait, le général allemand reçoit une plainte officielle de Louis Bourgain, préfet de région pour Vichy. En retour, « Monsieur le Général a répondu, le 1er septembre, qu’il regrettait infiniment ces événements mais que les troupes qui s’étaient livrées à ces excès n’étant pas sous son commandement… »

Photo : Les élus de la commune de Saint-Cyr lors de la première cérémonie de commémoration, en 1946.

Les « bonnes femmes » fusillées à Saint-Cyr

Après ce reportage, une autre porte s’ouvre, avec la confidence d’un villageois qui veut me dissuader de poursuivre les recherches.

« Laisse tomber cette vieille histoire, comme celle des bonnes femmes enterrées dans le cimetière… »

Cette révélation surprenante va me mener vers une autre découverte macabre : la présence de femmes fusillées dans le cimetière de Saint-Cyr en septembre 1944.

D’autres anciens vont me confirmer l’histoire : Gisèle et Jacques Chevalier. Le second avait 17 ans, et se souvient des explosions. Sa femme, née Maligne, se souvient de son père, traumatisé par l’exécution de jeunes femmes dans le cimetière.

Comme plusieurs autres citoyens, il avait été réquisitionné pour être le témoin de la vengeance patriotique sur les ennemies :

« Longtemps, mon père avait gardé cela pour lui. Avant sa mort, il a commencé à raconter ses souvenirs qui les hantaient. Il se souvenaient que les femmes parlaient peu ou pas français, qu’elles pleuraient et suppliaient qu’on les épargnent, en vain. »

En 1982, le centre régional de documentation pédagogique de Poitiers publie l’extrait d’une archive écrite par une institutrice en 1947, confirmant que :

« Ce massacre avait exaspéré les haines. Trois jours après, trois femmes des services auxiliaires, appelées les souris grises, tombaient sous des balles vengeresses, exécutées à leur tour dans le cimetière de Saint Cyr. »

La piste des Special Air Service sur l’arrestation des femmes allemandes

De retour au Québec en 2005, je tombe sur une nouvelle piste : l’histoire de cinq auxiliaires féminines allemandes faites prisonnières près de de Poitiers le 13 août 1944, par des parachutistes français du 3e Squadron SAS (Special Air Service), sous le commandement du lieutenant Claude Vallières et supervisés par le Capitaine Jean (Salomon)Simon.

En 1990, un ancien para SAS, M. Moise «Maurice» Obadia, décrit dans le journal Centre Presse, une attaque contre un convoi de la marine de guerre allemande, transportant sept auxiliaires féminines allemandes faites prisonnières par les SAS.

Plusieurs témoignages divergent : un témoin explique « qu’au lieu de les abattre, on les captura et on les ramena au camp » ; un autre affirme qu’elles auraient été « exécutées tout de suite et enterrées au Marchais-Rond » à 33 kilomètres de Saint-Cyr [4]. Une vérification en Allemagne confirme qu’aucune femme n’a été retrouvée à cette endroit.

Des auxiliaires qui travaillaient sur la base aérienne de Mérignac

En 2009, un journaliste étudiant poitevin obtient des archives britanniques à Londres, que l’historien des SAS David Portier me confirme.

Ces documents comblent le vide des archives françaises sur le sort des cinq femmes auxiliaires allemandes. Un rapport secret (référence Wo218115) envoyé au quartier général des SAS par le lieutenant Vallières, en date du 21 août 1944, mentionne que cinq auxiliaires féminines, « Helferinen » allemandes, ont été capturées « le 13.08.1944 par embuscade sur la route de Poitiers (U4778) au Blanc (Q 0287). »

  • Hegerlé Gertrud (23 ans)
  • Krauss Anne Liese (24 ans)
  • Garbade Marthe (26 ans),
  • Bernd Katin (31 ans),
  • Herwig Irene (23 ans)

Elles travaillaient au sein des services de téléphonie et météorologie de l’armée de l’air, établie à la base aérienne de Mérignac à Bordeaux. Le rapport indique :

« Ces prisonnières une fois interrogées furent remises dans un camp du Maquis comme otages ! J’ai exposé à ces demoiselles qui sont des WAAFS allemandes les atrocités auxquelles leurs compatriotes se sont livrés dans les villages français (en citant l’exemple d’Oradour sur les femmes et les enfants).

Je leur ai expliqué que les Alliés ne feraient pas la guerre aux femmes, mais que si les Allemands se livraient à de nombreux massacres elles seraient passées par les armes.(…)

Signature Vallières. »

« Vallières », ex-SAS devenue PDG de Dassault Aviation

Restait à découvrir la dernière clef de l’énigme. hose faite en 2009, avec la véritable identité de l’officier de renseignement et sabotage de l’opération « Moses ».

Ingénieur aéronautique, de son vrai nom roumain Benno Grebelski (1910-1989), ce dernier s’engage dans les SAS en 1943 sous le nom de Claude Vallières. En 1945, il devient Benno Claude Vallières, entre chez dans le groupe Dassault, propriété de Marcel Bloch-Dassault, qui lui fut déporté le 25 août 1944 à Buchenwald.

Vallières devient le bras droit de Marcel et finira PDG de Dassault Aviation.

En 1971, interrogé sur ses activités SAS de 1944 par l’historien Roger Picard, l’homme se retranche derrière le secret défense, comme d’autres anciens militaires des troupes spéciales. Il est aujourd’hui décédé.

Dernier point : l’utilisation d’un explosif spécialisé, le cordon Bickford, par les SAS. Le sabotage d’arbres massifs demande une expertise technique importante. Seuls les parachutistes SAS connaissaient et utilisaient le maniement de ses cordons spéciaux.

Dès 1970, il apparaît évident aux historiens locaux que le sabotage des gros chênes de la route de Bondilly était un travail de spécialiste militaire en explosif. Roger Picard m’indiquera par lettre :

« Le groupe Vallières est SAS et non FFI [Forces française de l’intérieur : la Résistance, ndlr], car pour les habitants de Bondilly, ils étaient en uniforme anglais (parachutistes). La confusion n’est pas possible. Sont-ce les mêmes “FFI” qui sont revenus fusiller les femmes des services allemands, je n’en sais rien. Aucun témoignage n’a permis de l’établir. »

 

URL source: http://www.rue89.com/2010/09/03/ma-douloureuse-enquete-sur-les-allemandes-fusillees-a-saint-cyr-165195

Links:
[1] http://www.rue89.com/2010/04/14/un-monument-en-france-pour-des-fusilles-allemands-147350
[2] http://maps.google.fr/maps?hl=fr&q=bondilly&ie=UTF8&hq=&hnear=Bondilly, Saint-Cyr, Vienne, Poitou-Charentes&ll=47.208374,2.598267&spn=2.660644,8.453979&z=8
[3] http://www.rue89.com/2010/09/03/ma-douloureuse-enquete-sur-les-allemandes-fusillees-a-saint-cyr-165195?page=0,1#
[4] http://maps.google.fr/maps?f=d&source=s_d&saddr=saint-cyr vienne&daddr=Marchais Rond, 86220 Saint-Rémy-sur-Creuse&hl=fr&geocode=FbzfyAIdgsAGAClbZPf0gaX9RzEAn-dgktMFBA;Fd_pywIdoBgKACmN2t_26v38RzHLnQ6XqUaSRQ&mra=ls&sll=46.89727,0.692654&sspn=0.083633,0.264187&ie=UTF8&z=11
[5] http://www.rue89.com/2010/09/03/ma-douloureuse-enquete-sur-les-allemandes-fusillees-a-saint-cyr-165195?page=0,2#
[6] http://www.rue89.com/tag/seconde-guerre-mondiale

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