«Hysteria» ou l’histoire du vibromasseur, cette révolution médicale du plaisir

 

Évolution de vibromasseur entre 1930 et 1940

Le vibromasseur : une histoire humaine vibrante… d’émotion
 L’Histoire de l’Humanité demeure souvent parallèle à celle de la science. Mais quand la science réveille l’Histoire de la sexualité humaine, la frontière séparant la pédagogie et la morale devient délicate  à franchir pour comprendre, éduquer et transmettre une connaissance historique. C’est ici toute la philosophie d’ Historien sans frontière.
Malgré le fait que décrire l’histoire d’un «objet de plaisir» peut devenir une expérience scabreuse pour la morale et dangereuse pour la réputation de tout historien, on peut dire que la création médicale du vibromasseur au XIXe siècle représente pourtant le plus bel exemple d’évolution accidentelle de la connaissance que l’Homme de science ne pouvait imaginer concernant le corps, la pensée et la sexualité féminine. Retour sur une invention qui fait encore des vagues dans nos sociétés modernisées où l’évolution technologique prime souvent sur l’origine de notre Humanité : la sexualité.
Avant la naissance du vibromasseur : Une histoire intime depuis l’Antiquité
Le terme étymologique du mot Hystérie est «hysterion» qui signifie matrice pour désigner l’utérus féminin. Classée comme maladie par le monde médical masculin depuis l’Antiquité en Europe et en Asie, l’ensemble des traités de médecine décrivant cette problématique de puissante crise de nerf chez la femme, provoquant parfois des actes de comportement extravagants ou violents, tentatives de suicides, infanticide dans le pire des cas et enfin meurtre du mari à l’occasion. Le vrai point commun de ces différentes connaissances et allusions au phénomène de l’Hystérie, toute civilisation confondue, est une explication médicale uniquement masculine dont la vision sociale de la sexualité féminine déclarait que cette dernière était uniquement intérieure et non extérieure physiquement et moralement parlant. Pour Hippocrate au Ve siècle avant J.C, la matrice génitale «hysterion» est un organe vivant dans le corps de la femme, qui parfois se déplace à l’interne, selon le manque de semence masculine.
Ainsi, se déplacement provoquait «une suffocation de la matrice», terme désignant l’hystérie médicale. Aussi particulier que cela puisse paraître, cette suffocation pouvait être soignée  avec le frottement interne et la stimulation externe des organes visibles féminins, dont le plus inutile qui soit selon les médecins appelé «le monticule» soit «kleytoris» en grec. Toujours selon la médecine grecque, le meilleur remède était le mariage et la virilité de l’Homme au sein du couple, ou une totale conversion aux dieux comme Vestale. Pour les Grecs, la masturbation masculine reste honteuse pour le citoyen « parce que au-dessous de sa condition d’homme libre et dominant, exerçant légitimement son autorité » sur un être inférieur (femme, garçon, prostituée, esclave…). À peine est-elle tolérée chez des médecins comme Galien, qui estime dangereuse la rétention de sperme. Pour la femme, la question ne pose même pas car seul la virilité demeure objet de plaisir dans la croyance locale.

Femme romaine au bain antique

L’Antiquité romaine, suivant le précepte médical grec, mais aussi Égyptien qui préconisait l’usage d’huile végétale pour faciliter le massage de l’utérus et autres parties malades, va améliorer le processus de massage par de puissant jet d’eau froide sur la zone à guérir. Les femmes romaines ont eu accès à des bains thermaux ayant une technologie balnéaire avancée pour soigner les troubles de «suffocation de la matrice». Certains Traités plus tardifs en Orient invitent les femmes malades à se faire masser par des esclaves femelles pour calmer les maux et les crises.

La Femme intime au Moyen-Âge : entre Sorcellerie et Hérésie
Au Moyen Âge, l’univers féminin médicalisé demeure privilège de la femme Noble et plus tardivement celui de la Bourgeoise urbaine. Des Traités de médecine antique ont été sauvegardés et ré-interprétés par les savants Arabes et Byzantins. Pour le médecin arabe Avicenne (Ibn Sina-XIe siècle) le mal de la matrice rejoint aussi celui de la mélancolie. Il préconise donc lui aussi le massage pelvien de la femme, mais seulement pour la veuve, la religieuse et la femme ne pouvant plus procréer, car respectant toujours le fait que seul le membre de l’Homme guéri, comme unique outil de Dieu pour la procréation. La perception erronée des besoins féminins demeure, car la problématique européenne dans la vision anatomique de la Femme va errer entre sorcellerie et hérésie.
l’Église condamne la sexualité hors mariage de la femme célibataire, de la veuve sans mari ou de la femme publique. Par contre sur le plan savant, l’Église ignore complètement le massage de l’utérus comme pratique démoniaque, étant donné que la Femme «ne prend plaisir qu’en son dedans» et non sous entendu par sa physionomie externe. Cette contradiction avec la condamnation des pratiques de contraception, étudiées et décrites dans les traités de l’Inquisition pour combattre  la sorcellerie démoniaque, prouve que le concept phallocratique religieux ignore l’essence même du plaisir féminin. Il faut un Diable pour corrompre, même sous forme de balai, car seule la femme en est incapable. Ainsi, la pratique du frottement par certaines femmes stériles contre l’arbre ou  la pierre menhir (notamment en Bretagne, Poitou et Saintonge) est interdite et prohibée entre le Xe et XIIIe siècle, uniquement pour cause d’hérésie liée aux vieux cultes païens. Inversement, les anciens cultes de la Fécondité européens correspondaient aussi à des soins pour les veuves de guerre des populations germaniques ou celtiques.
De l’Amour Courtois aux peintres humanistes : une autre approche du corps féminin
Au XIIe siècle, l’apparition de l’Amour Courtois en Europe du Nord ne provoque pas beaucoup la colère et la condamnation biblique car le rapt ou viol féodal se transforme en rapport plus égaux dans la chambre marital. Le Troubadour comme le bon chevalier apprennent à se coucher «à costé de sa dame ou damoysel» pour le bien des deux amants. Certains textes et chants de trouvère clament que «le vallon du dehors du pais vaut bien celuy du dedans…» dans les joies de l’Amour dit courtois. Malheureusement, le médecin médiéval suit la vision de l’Antiquité, tout en proposant l’idée du massage interne digitale procurer par les sages-femmes, «ayant meilleures connoissances de la matrice», avec huile et herbage pour soulager la dame en souffrance, à condition que la femme soit devenue mère ou en âge de vieillissement.
Avec la fin du Moyen-Âge, un Humanisme développe les nouvelles bases culturelles, morales et sociales de l’Homme sur lui-même. Malheureusement, la connaissance médical et thérapeutique de l’Hystérie féminine restera associée à la matrice  utérine «vivante et indépendante» au sein du corps de la femme durant toute la Renaissance. Pourtant, les artistes italiens, puis français et flamands ne s’y trompe pas, et le corps féminin évolue dans sa nudité originelle et même dans la natalité réincarnée. Les premières bases de l’anatomie humaine et la vivisection vont ouvrir une meilleure connaissance sur le fonctionnement interne des organes humaines. Pourtant, cela ne changera rien de la connaissance médicale masculine sur les bases du plaisir et donc des frustations de la femme jusqu’à la fin du XVIIe siècle.

Fontaine thérapeutique «Romaine» du XIXe siècle

Science savante et libertinage au XVIIIe siècle 
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la médecine découvre le fonctionnement des organes reproducteurs féminins et tout ce qui les distingue de l’appareil masculin. Ni le plaisir ni le désir ne sont chez la femme liés à la reproduction. Ses organes et ses plaisirs sont si différents de ceux de l’homme que sa jouissance ne peut être comparée à celle qui accompagne l’orgasme masculin. L’apparition du libertinage et les concepts antisociaux décrits par le Marquis de Sade mettront en avant que désirer, s’accoupler et jouir ne sont pas seulement des créations de Dieu ou de Dame Nature pour inciter les humains à se reproduire, mais ils deviennent un aspect spécifique de la vie psychique et physique de l’individu. Si la médecine évolue par une meilleure connaissance biologie du corps, le corps médical ne suit pas cette évolution dans ses traitements de l’Hystérie et autres mélancolies. Cette fois, c’est réellement un refus conscient de la Science de ne pas reconnaître que certaines pathologies remettent en cause la «défaillance de la virilité»  au sein de la structure familiale et sociale du temps.
De la mécanisation thérapeutique à l’objet de plaisir commercial au XXe siècle
En réalité, depuis l’Antiquité jusqu’au début du XXe siècle, la guérison physique de l’Hystérie par une stimulation des organes génitaux féminins reste et demeure une affaire organisée par les médecins et autres savants. L’aide précieuse des sages-femmes, puis des infirmières ne changera pas beaucoup cette dimension thérapeutique de la masturbation féminine. Sigmund Freud analysera la pulsion sexuelle comme moteur universel de l’activité humaine. L’Hystérie devient une pulsion et sort de son carcan utérin pour définir quel point cette pulsion est présente dans la nature tout entière, induisant toutes sortes d’activités sexuelles sans but reproductif.

modèle manuel de vibromasseur en Angleterre-1880

La mécanisation électrique du massage des organes génitaux féminins s’inscrivait dans la perception de soulager le médecin d’un fardeau social, celui de traité manuellement des patientes atteintes d’Hystérie. Plus profondément, la science faisait son entrée dans un monde médical hermétique à toute innovation morale et intellectuelle sur la sexualité féminine en générale. L’invention du vibromasseur thérapeutique à la fin du XIXe siècle a involontairement provoqué une Révolution intime pour la Femme occidentale.

modèle de vibromasseur thérapeutique-1900

La commercialisation de cet appareil par correspondance va peu à peu bouleverser les rapports conjugaux et familiaux dès la fin de la première guerre mondiale (1914-1918) avec une féminité plus revendicatrice sur le plan social et économique. La naissance de nouvelles études scientifiques plus réaliste pour les besoins médicaux et biologiques de la Femme vont entamer le chemin difficile de la reconnaissance sociale.
À voir sur ce sujet sensible le film britannique «Hysteria» («Oh my God» en Français) qui traite avec humour de cette invention médicale dans l’Angleterre Victorienne conservatrice.
sortie prévue en novembre 2011

canapé avec vibromasseur -XIXe

procédure de traitement médical par masturbation
Carpenter-vibro-1904

vibromasseur-modèle Carpenter-1904


Si le vibromasseur est devenu aujourd’hui un «outil» mécanique compensatoire pour produire l’orgasme absolu chez la Femme, cette invention tout à fait masculine avait pour but premier de soigner l’Hystérie chez la gente féminine, tout en permettant aux médecins de se soulager eux-mêmes d’un fardeau manuel fastidieux et encombrant. En bref, la création de cette mécanique électrisée était d’abord destinée à éviter à l’homme médecin des crampes de la main, en pratiquant une masturbation manuelle constante sur des patiences déclarée hystérique.
Contre-révolution scientifique, le vibromasseur va devenir entre 1880 et 1950, le cinquième appareil électrifié au monde, après notamment la machine à laver, le fer à friser et le téléphone. Il fut aussi l’objet le plus commercialement présenté dans la section Bien-être de la Ménagère du catalogue de vente par correspondance du magasin SEARS pour les États-Unis, une fois le vibromasseur sorti du cabinet médical vers 1900. Aujourd’hui encore, certains catalogues vendent toujours le vibrateur-masseur pour le dos, la tête et autres parties du corps en souffrance…
copyright Historien-sans-Frontière 2011
Lien d’information complémentaire:
À lire :

édition française du livre

 MAINES, RACHEL, Technologies de l’orgasme. Le vibromasseur, l’«hystérie» et la satisfaction sexuelle des femmes, édition Payot, Paris, 2009 (version française)